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2025, année “biblioclaste”?

Le 30 décembre dernier, alors que l’année 2025 approchait de son terme, un député s’est trouvé au coeur d’une polémique pour avoir posté sur les réseaux sociaux la photographie d’un ouvrage à charge contre son parti jeté au milieu des granulés d’un poêle à bois. La légende précisait : “Originaux ces nouveaux granulés à cheminée”. Se défendant de tout “acte nazi” et de tout appel à la censure, l’homme politique en question plaidait la plaisanterie mal comprise (https://www.ladepeche.fr/2025/12/29/un-acte-nazi-la-photo-dun-livre-jete-dans-un-poele-par-un-depute-lfi-fait-scandale-13135322.php).

Il n’en reste pas moins que cette photographie et la légende qui l’accompagnent sont symptomatiques d’une forme de désinvolture croissante, voire d’hostilité de plus en plus décomplexée de toute une frange de la classe politique mais aussi de la société civile à l’égard du livre, de ses espaces et de ses acteurs. Le 7 octobre 2025, une tribune parue dans le journal Le Monde et signée par un collectif de 400 libraires indépendants alertait sur les tentatives d’intimidation, voire sur les menaces toujours plus nombreuses dont ils et elles font l’expérience au quotidien dans l’exercice de leur métier, dans un contexte de polarisation croissante du débat public autour de sujets aussi hautement sensibles que le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Ukraine, mais aussi, plus largement, autour de certaines questions de société (études de genre, féminisme notamment) (https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/07/les-librairies-deviennent-les-receptacles-de-tous-les-debordements-ideologiques-or-elles-doivent-demeurer-des-refuges-pour-le-savoir-et-la-creation_6644907_3232.html). Il n’est d’ailleurs pas anecdotique que le dossier du récent numéro de la Nouvelle Revue Française, paru fin 2025, porte précisément sur la fragilisation des mondes du livre et des idéaux qu’ils incarnent en France mais aussi, plus largement, dans le monde (“Bibliothèques : un idéal menacé”?), qu’il s’agisse des atteintes portées aux livres considérés comme “pertes de guerre” (Vanessa de Senarclens) ou de la censure et du trumpisme aux Etats-Unis (Robert Darnton).

2026 commence donc incontestablement sous le signe du biblioclasme ; l’occasion de nous souvenir, collectivement, que la libre circulation des livres tout comme la préservation de leur intégrité (matérielle et symbolique), mais aussi la sécurité des personnes qui travaillent par, pour et avec eux, ne sont jamais acquises – et que la vigilance, plus que jamais, reste de mise.

Anéantir, le livre

Ce livre est ce que l’éditeur avait annoncé qu’il serait, sans en donner le titre, et qui avait été repris partout : « Ce nouveau roman sortira dans une édition reliée, à la couverture cartonnée, avec une tranchefile et un signet de couleur » annonçait Flammarion, en rééditant sous le même format trois précédents romans (brochure Rentrée littéraire 2022, encore en ligne).

On sait gré à l’auteur de reconnaître que les écrivains ne sont pas des gens qui écrivent mais des gens qui publient. Voire des gens qui contrôlent le marketing de leurs livres tout en parlant d’amour, comme le fait l’auteur au cours de l’entretien qu’il a accordé avant la sortie du roman, lors de la séance inaugurale du premier séminaire consacré à son œuvre, le 2 décembre 2021 (séminaire du CSLF de l’Université Paris Nanterre mais organisé dans le grand Amphi de la Sorbonne ; captation disponible en ligne).

Mais on avait oublié qu’il pouvait aussi être mis en vente sous un film plastique. Ce n’est cependant pas le premier livre interdit d’être lu par ce qui n’est une nécessité qu’au rayon charcuterie. On y avait vu ailleurs l’avènement d’un rassurant safe-text aseptisé (voir notre article en ligne).

Il y a autre chose ici. Le geste suspendu par la pellicule plastique fait surgir une autre temporalité. Le futur de la lecture était si proche qu’il en paraissait immédiat. Le futur du monde redevient ce qu’il devrait rester, une préoccupation et une priorité. C’est vrai, on a plus urgent à faire que de jeter un coup d’oeil dans ces pages. On ignore superbement que l’éditeur permet, depuis la sortie, de « feuilleter » en ligne une version numérique du texte… jusqu’à la page 18 sur 736. Et l’on passe à autre chose.

Oui, il faudra lire ce livre, comme ses autres livres. Il faudra simplement attendre qu’il ait paru en poche – si ce n’est pas interdit par contrat. On pourra même attendre de le trouver dans la rue. Ce ne sera pas parce que ses lecteurs l’auront jeté ou abandonné dans une boîte à livres. Ce sera juste la fin du monde.

Livré sous plastique, Anéantir précipite l’anéantissement. Parce que c’est un livre seulement pour le jour d’après.

[Benoît Tane, 3/02/2022]

Kaboul

Un article du Monde du 17 septembre titre: “A Kaboul, brûler des livres pour échapper au joug taliban” (lire l’article ici). Le journaliste Jacques Follorou, qui est actuellement envoyé spécial du journal en Afghanistan, avait déjà publié des articles sur la situation de la culture, avant même le retour des Talibans (sur la destruction du plus ancien cinéma de Kaboul par exemple en 2020; voir l’article ici). Il ne s’agit plus là de souligner la simple ambivalence des régimes politiques, mais d’affronter un événement si limité au regard de la situation afghane (un article publié deux jours plus tôt attire l’attention sur la crise alimentaire) et si vertigineux: un libraire détruit par avance les livres condamnés par les talibans. Ce devrait être une incitation à lire Homeira Qaderi et Manouchehr Faradis.

[B.Tane, le 17/09/2021]