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Mise en avant

Biblioclasmes

Ceci n’est pas un appel à détruire des livres, ni un atelier de recyclage de livres au rebut, ni une initiation à l’élevage de larves papivores…
Ce carnet de recherche est consacré aux menaces, aux destructions et aux éventuelles et paradoxales créations touchant aux livres dans les arts.
Il est dirigé par Marine Le Bail et Benoît Tane, responsables du programme Biblioclasmes (Université de Toulouse Jean-Jaurès / Université Aix-Marseille).

Pour en apprendre plus sur ce projet, c’est ici !

Enquête sur les coupe-papiers

Partons pour une grande enquête sur les traces du coupe-papier. Il ne s’agit pas de les collectionner comme des colperpapirophiles mais d’en traquer les apparitions dans les textes, littéraires, fictionnels ou non, et dans les images. Cet outil, tout obsolète et inutile qu’il soit aujourd’hui, et cette pratique, toute systématique et anodine qu’elle fût, ont accompagné le rapport au livre de lecteurs qui ne pouvaient accéder au contenu qu’après cette préparation. Pas de lecture sans coupure.

Toutes les références à ce sujet sont les bienvenues!

-Sarraute, Enfance [1983], Paris, Gallimard, coll. « Folio Plus », 1995, pp. 81-82

Sarraute: l’enfant au coupe-papier

J’ai l’embarras du choix, il y a des livres partout, dans toutes les pièces, sur les meubles et même par terre, apportés par maman et Kolia ou bien arrivés par la poste… des petits, des moyens et des gros…

J’inspecte les nouveaux venus, je jauge l’effort que chacun va exiger, le temps qu’il va me prendre… J’en choisis un et je m’installe avec lui ouvert sur mes genoux, je serre dans ma main le large coupe-papier en corne grisâtre et je commence… D’abord le coupe-papier, tenu horizontalement, sépare le haut des quatre pages attachées l’une à l’autre deux par deux, puis il s’abaisse, se redresse et se glisse entre les deux pages qui ne sont plus réunies que par le côté… Viennent ensuite les pages « faciles » : leur côté est ouvert, elles ne doivent être séparées que par le haut. Et de nouveau les quatre pages « difficiles »… puis quatre pages « faciles », puis quatre « difficiles », et ainsi de suite, toujours de plus en plus vite, mai main se fatigue, ma tête s’alourdit, bourdonne, j’ai comme un léger tournis… « Arrête-toi maintenant, mon chéri, ça suffit, tu ne trouves vraiment rien à faire de plus intéressant ? Je le découperai moi-même en lisant, ça ne me gêne pas, je le fais machinalement.

Mais il n’est pas question que j’abandonne. Tout ce que je peux me permettre pour diminuer l’ennui, alléger le tournis, c’est quelques variantes : m’occuper d’abord seulement des « difficiles », en passant les « faciles »… que je garderai « pour le dessert ». Ou alors, au contraire, commencer par les faciles et terminer par les difficiles, ou soumettre à une de ces différentes méthodes des groupes dont je varierai à mon gré l’épaisseur… par exemple, trois feuillets où les difficiles et les faciles vont alterner… cinq où je ne m’occuperai d’abord que des faciles…

Une fois que je me suis embarquée dans cette galère, il ne m’est plus possible de la quitter. Il faut absolument que je parvienne à ce moment où, toutes les pages découpées, le livre devenu gros, gonflé, je pourrai le refermer le presser pour bien l’égaliser et en toute tranquillité le remettre à sa place.

Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard, [1983], Coll. “Folio plus “, 1995, pp.81-82.

2025, année “biblioclaste”?

Le 30 décembre dernier, alors que l’année 2025 approchait de son terme, un député s’est trouvé au coeur d’une polémique pour avoir posté sur les réseaux sociaux la photographie d’un ouvrage à charge contre son parti jeté au milieu des granulés d’un poêle à bois. La légende précisait : “Originaux ces nouveaux granulés à cheminée”. Se défendant de tout “acte nazi” et de tout appel à la censure, l’homme politique en question plaidait la plaisanterie mal comprise (https://www.ladepeche.fr/2025/12/29/un-acte-nazi-la-photo-dun-livre-jete-dans-un-poele-par-un-depute-lfi-fait-scandale-13135322.php).

Il n’en reste pas moins que cette photographie et la légende qui l’accompagnent sont symptomatiques d’une forme de désinvolture croissante, voire d’hostilité de plus en plus décomplexée de toute une frange de la classe politique mais aussi de la société civile à l’égard du livre, de ses espaces et de ses acteurs. Le 7 octobre 2025, une tribune parue dans le journal Le Monde et signée par un collectif de 400 libraires indépendants alertait sur les tentatives d’intimidation, voire sur les menaces toujours plus nombreuses dont ils et elles font l’expérience au quotidien dans l’exercice de leur métier, dans un contexte de polarisation croissante du débat public autour de sujets aussi hautement sensibles que le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Ukraine, mais aussi, plus largement, autour de certaines questions de société (études de genre, féminisme notamment) (https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/07/les-librairies-deviennent-les-receptacles-de-tous-les-debordements-ideologiques-or-elles-doivent-demeurer-des-refuges-pour-le-savoir-et-la-creation_6644907_3232.html). Il n’est d’ailleurs pas anecdotique que le dossier du récent numéro de la Nouvelle Revue Française, paru fin 2025, porte précisément sur la fragilisation des mondes du livre et des idéaux qu’ils incarnent en France mais aussi, plus largement, dans le monde (“Bibliothèques : un idéal menacé”?), qu’il s’agisse des atteintes portées aux livres considérés comme “pertes de guerre” (Vanessa de Senarclens) ou de la censure et du trumpisme aux Etats-Unis (Robert Darnton).

2026 commence donc incontestablement sous le signe du biblioclasme ; l’occasion de nous souvenir, collectivement, que la libre circulation des livres tout comme la préservation de leur intégrité (matérielle et symbolique), mais aussi la sécurité des personnes qui travaillent par, pour et avec eux, ne sont jamais acquises – et que la vigilance, plus que jamais, reste de mise.

Un autodafé dans l’espace? L’ouverture de La Bohème de Puccini dans la mise en scène de Claus Guth à l’opéra Bastille

La Bohème, opéra de Giacomo Puccini créé en 1896 d’après un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica lui-même inspiré par le roman de Henry Murger, Scènes de la vie de bohème (1851), revient à l’Opéra Bastille du 12 septembre au 14 octobre 2025, dans une mise en scène signée Claus Guth qui avait défrayé la chronique lors de sa première représentation en 2017. La vision crépusculaire imaginée par le scénographe allemand fait en effet le pari d’une transposition quelque peu iconoclaste de l’action dans l’espace, d’abord à l’intérieur d’un vaisseau en perdition, puis sur une planète hostile aux allures de lune fantastique. On est bien loin de la mansarde misérable et des cafés bruyants emblématiques de l’imaginaire de la vie de bohème qui fournissent le décor de la plupart des mises en scène de cet opéra. La dérive de Rodolfo dans l’espace glacé permet ainsi de restituer visuellement le poids nostalgique des souvenirs de son ancienne vie, ceux d’une jeunesse faite d’insouciance qui revient le hanter sous la forme du fantôme de sa compagne disparue, sa voisine et compagne d’infortune Mimi, parmi d’autres réminiscences plus ou moins hallucinatoires.

Atalla Ayan (Rodolfo) et Sonya Yoncheva (Mimi) – La Bohème par Claus Guth (© Bernd Uhlig – OnP). Source : Ôlyrix

Indéniablement spectaculaire sur le plan visuel, la reprise de la mise en scène de Claus Guth constitue l’occasion de revenir sur le défi scénographique représenté par le premier air de l’acte I, “Questo mar rosso”, qui comprend une scène d’autodafé. L’opéra s’ouvre en effet in medias res sur l’humble mansarde habitée par le poète Rodolfo et le peintre Marcello qui, non contents d’avoir le ventre vide, se plaignent de la température hivernale qui règne dans leur logis. Le poêle à bois qui, comme dans toute chambre “bohème” de la fin du XIXe siècle qui se respecte, trône au centre de la pièce, est désespérément vide. Qu’à cela ne tienne! Après avoir renoncé à brûler le chef d’oeuvre de Marcello, qui ne ferait qu’empuantir l’atmosphère, Rodolfo se résout sans trop de peine à brûler le manuscrit de son drame (“l’ardente mio dramma ci scaldi”, “Mon drame ardent nous réchauffera”). Après en avoir déchiré les pages, les deux amis y mettent le feu à tour de rôle et se réchauffent joyeusement. Les didascalies du livret d’origine donnent des indications très précises quant à la scénographie de ce passage, qui suppose le recours à des accessoires concrets comme un briquet et des feuillets de papier destinées à être enflammées devant le public avant de disparaître dans le poêle :

“Rodolfo batte un acciarino, accende una candela e va al camino con Marcello: insieme danno fuoco ad una parte dello scartafaccio buttato sul focolare, poi entrambi pren dono delle sedie e seggono, riscaldandosi voluttuosamente.”

Traduction : “Rodolphe bat un briquet, allume une bougie et va à la rencontre de Marcello ; ensemble, ils mettent le feu à une partie du manuscrit jeté dans le poêle, puis ils saisissent deux chaises et s’y assoient, se réchauffant voluptueusement.”

Dans cette captation d’un concert enregistré le 24 juin 2023 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris et mise à disposition par France Musique Concerts, ces indications sont scrupuleusement respectées (consulter la vidéo à 4’48 min), de même que dans la mise en scène de Jonathan Miller donnée à l’opéra Bastille en 2009 (consulter la vidéo à 3’50 min). La portée potentiellement tragique du sacrifice de son manuscrit par Rodolphe est ainsi désamorcée par la légèreté des paroles échangées par les deux amis, dans la plus pure tradition de la Bohème parisienne et de son goût pour la dérision. Le grand drame du poète, en dépit de la gravité de son sujet, qui le rapproche de la tragédie classique (Rome est en péril), est ramené à sa pure matérialité et aux propriétés inflammables de son support. Cette variante prosaïque autour du rituel de la lecture à voix haute des cénacles romantiques est caractéristique de l’entreprise de démythification à laquelle se livre Murger dans ses Scènes de la vie de bohème en éclairant la condition d’artiste sous un jour éminemment trivial, non sans un certain goût pour l’irrévérence potache. La gravité de l’acte éminemment symbolique qui consiste à brûler son oeuvre se voit donc désamorcée aussi bien par les indications scéniques que par les échanges des répliques entre les deux personnages, qui alimentent la tonalité légère de la scène, légèreté que l’entrée des bois, soutenus par les notes de harpe, restitue sur le plan de l’orchestration.

Il en va évidemment différemment dans la mise en scène de Claus Guth, qui doit trouver un moyen de transposer les actions décrites dans le livret dans le cadre étroit et contraint d’un vaisseau spatial. Les solutions proposées, tout en permettant de renouveler visuellement le motif de l’autodafé, permettent également de filer la métaphore du feu glacé, sous la forme d’une aurore boréale ou de supernovas dont les tons froids se situent aux antipodes des couleurs chaudes des flammes dans le poêle.

“La mise en scène sait aussi donner une poésie nouvelle au texte : ce sont des aurores boréales et supernovas qui illustrent les épisodes du roman jeté au feu (le poêle autour duquel se joue la survie des artistes maudits devient un réservoir de kérosène, aussi utile à la survie d’un voyageur).” (Charles Arden, “La Bohème dans l’espace, nouvel équipage, nouveau scandale”, Ôlyrix, 23/12/2017).

Aussi le geste destructeur de l’autodafé retrouve-t-il, paradoxalement, une part de sa gravité et même de sa sacralité originelles en renouant avec l’espace céleste destiné à accueillir les restes méconnaissables du drame de Rodolphe réduit en cendres. Contre toute attente, la mise en scène de Claus Guth confère une actualisation saisissante à la prière de Rodolfo songeant au mouvement ascendant que suivra la fumée de son manuscrit : “No, in cener la carta si sfaldi / e l’estro rivoli ai suoi cieli” (“Non, réduisons ces feuilles en cendres. Que le génie regagne les cieux”).

Marine Le Bail

Une énigme biblioclaste : “La Mâchoire de Caïn” de Torquemada

“L’énigme la plus diabolique du monde” : c’est ce que le bandeau d’un jaune vif qui barre la couverture de La Mâchoire de Caïn, traduit en français pour la première fois au “Livre de poche” en février 2023, promet aux lectrices et lecteurs amateurs de sensations fortes. Diabolique, le puzzle livresque élaboré en 1934 par le verbicruciste de l’hebdomadaire britannique The Observer, Edward Powys Mathers, sous le pseudonyme de Torquemada, l’est assurément : 4 personnes seulement dans le monde seraient parvenues à le résoudre depuis sa création, en dépit du concours lancé par la maison d’édition (LGF, groupe Hachette livre) à l’occasion de la parution du livre en français pour attirer les lecteurs en promettant aux plus sagaces d’entre eux un premier prix alléchant (1000 euros et 100 titres à choisir dans le catalogue de la collection). Ce concours s’est achevé le 7 février 2024 sans vainqueur – soulignons malgré tout que ce “coup” promotionnel a incontestablement dopé les ventes de La Mâchoire de Caïn, qui ont atteint les 90 000 exemplaires.

Mais si l’énigme concoctée par Edward Powy Mathers est diabolique, elle est surtout intrinsèquement et, pourrait-on même dire, triplement biblioclaste, puisque son élucidation repose sur trois actes de destruction complémentaires. Il faut en effet rappeler que le récit de La Mâchoire de Caïn comporte 100 pages imprimées dans le désordre. Avant même de résoudre l’équipe policière proprement dite, qui comporte 6 meurtres, selon le modèle bien éprouvé du Whodunit, le premier défi consiste donc à remettre les pages dans l’ordre. Or, pour ce faire, le lecteur-enquêteur n’a d’autre choix que d’attenter à l’intégrité matérielle, mais aussi textuelle, du volume qu’il a entre les mains.

DECOUPER

Ainsi que nous y invitent les pointillés rectilignes et les dessins de ciseaux qui longent le petit fond de chaque page, la première étape consiste à désosser le volume en découpant tous ses feuillets afin de pouvoir les réagencer à la manière des pièces d’un puzzle. On imagine qu’à la fin ne doit plus subsister que l’enveloppe extérieure de l’exemplaire (la couverture, la quatrième de couverture et le dos cartonnés), vidée de tout contenu, à l’exception des pages de la préface d’Hervé Le Tellier et de l’énoncé du règlement du concours. Ne seront plus visibles, pour témoigner de la mutilation subie par le livre, que les bords des feuillets découpés et restés solidaires du dos. Remarquons toutefois que les lignes de pointillés rectilignes et régulières, combinées à l’injonction explicite dans les dessins de ciseaux, suggèrent une entreprise de destruction rigoureuse et méthodique, sans violence gratuite ou anarchique à l’encontre du livre (la déchirure est théoriquement exclue de ce protocole).

ANNOTER

Autre opération “biblioclaste” programmée par le paratexte éditorial, l’annotation. En effet, chaque page imprimée comporte dans son tiers inférieur un espace vierge, délimité par un filet horizontal, qui comporte la mention “Notes”. Aucune injonction, en revanche, contrairement à l’acte de découpe précédemment évoqué, ne nous est donnée concernant l’outil à privilégier, crayon à papier, stylo plume ou stylo à bille. Les notes manuscrites du lecteur-détective sont quoi qu’il en soit appelées à cohabiter avec le texte auctorial en opposant à la linéarité typographique de l’imprimé le caractère idiosyncrasique de l’écriture manuscrite.

REAGENCER

Mâchoire de Caïn, contre-enquête : tel pourrait être le mot d’ordre donné au lecteur puisqu’il s’agit bien, en définitive, de remplacer un livre (les pages imprimées dans l’ordre imaginé par Torquemada) par un autre, celui du lecteur, qui, à défaut d’en être la seule version légitime, en constitue à tout le moins une actualisation possible parmi des millions d’autres.

“Parce que les pages sont placées dans un ordre aléatoire, il y a 100 manières différentes de choisir la première, 99 de choisir la deuxième, 98 la suivante, etc., jusqu’à la dernière, qui est bien sûr imposée puisqu’il ne reste qu’elle. Le nombre de solutions possibles est “factorielle 99″, soit 99 x 98 x 97…x 2 x 1, soit un nombre proche de 1 suivi de 158 zéros. Prenez tous les atomes présents dans l’univers et portez leur nombre au carré, et vous y serez. Comment dire? C’est beaucoup.”

Hervé Le Tellier, préface à Torquemada, La Mâchoire de Caïn, Le Livre de Poche, 2023.

Hervé Le Tellier rappelle d’ailleurs à bon droit, dans sa préface, les affinités entre l’entreprise de l’ingénieux verbicruciste et des mouvements férus de contraintes formelles comme l’OULIPO : on sait combien la littérature combinatoire, avec ses multitudes de variantes possibles, a fasciné des écrivains comme Perec et Queneau (je renvoie à ce sujet à l’article de Marion Lata “”Couper-coller” : les matérialités divergentes de Cent mille milliards de poèmes […]”). Résoudre l’énigme de cet opus diabolique, c’est donc, d’une certaine manière, en remplacer une version par une autre, perçue comme plus proche de la vérité. Ce faisant, toutefois, le lecteur-détective évacue comme non-pertinent l’ordre initial des feuillets, qui possède pourtant, lui aussi, une existence propre. On pourrait même dire que l’énigme de Torquemada entre en contradiction avec le principe même de la mise en livre puisqu’elle nous oblige à renoncer à l’ordre du pli, constitutif selon Michel Melot de la forme codex, et donc à la tridimensionnalité, au profit du règne de la bidimensionnalité, celui du “tableau d’enquête” supposé nous permettre de juxtaposer les feuillets découpés (car imprimés sur le recto uniquement) et de les déplacer à l’envi. Tout se passe donc comme si l’auteur nous invitait à prendre au pied de la lettre l’étymologie du verbe explicare (“déplier”, “déployer”) et à la mettre en pratique sur un plan à la fois intellectuel (en résolvant l’enquête) et matériel (en exposant simultanément chaque feuillet).

La résolution des meurtres humains fictifs mis en intrigue par Torquemada ne peut donc se faire qu’au prix d’un libricide et de la destruction, bien réelle celle-là, de l’exemplaire en notre possession, transformé en victime collatérale. Si l’on parvenait à résoudre l’énigme, cet acte serait-il “racheté” comme l’est celui de la Confession coupée évoquée par Jean-François Lyotard (voir l’article de Benoît Tane “Comme un Butor. Lire avec un couteau”)? On a plutôt le sentiment que, comme nous l’avons annoncé pour commencer, aucun nouveau livre ne naît véritablement de ce découpage, seulement le plaisir de cette (en)quête de vérité.

Marine Le Bail

Disclaimer. Vous allez voir un livre brûler

On ne sait pas grand chose de la série Disclaimer, la première réalisée par Alfonso Cuaron et tirée d’un roman à succès de Renée Knight (2015) mais la rare image diffusée pour en faire la promotion nous frappe. On y voit Cate Blanchett, qui joue le rôle principal, dans sa cuisine à l’heure matutinale, entre un bonsaï et des piles d’assiettes propres, tournant la tête pour regarder derrière elle, mal à l’aise: au centre de cette image, comme éclairant la scène, tenu du bout des doigts par sa droite, un livre flambe.

Nous ne montrerons pas cette image qui circule partout, comme un “avertissement” que le titre indique autant que comme un argument publicitaire: vous allez voir un livre brûler.

Benoît Tane, 2024

Bücherverbrennungen, 1933-2023

Le 10 mai est l’occasion d’un Marathonlesung aus den verbrannten Büchern à Hambourg (un “Marathon de lecture [d’extraits] des livres brûlés”); depuis 2001, ces lectures avaient lieu le 15 car à Hambourg c’est ce jour-là que les nazis brûlèrent des livres, comme ils l’avaient fait depuis le 10 dans d’autres villes, dont Berlin érigé en symbole. En 2021 nous avions parlé de ce programme ici , qui veut empêcher que le souvenir de ces événements ne s’efface (“Verboten, verbrannt, vergessen? Bücherverbrennung Nie Wieder“, “Interdits, brûlés, oubliés? Plus jamais de brûlement de livres”).

Cette référence est assez présente pour qu’un documentaire très récent sur la formation idéologique d’Hitler choisisse de s’intituler “Die Bücher, die Hitler nicht verbrannte” (Les Livres qu’Hitler n’a pas brûlés, réalisation de Jascha Hannover et Claus Bredenbrock, ZDF, 2022 ; visible sur Arte ici). Les Bücherverbrennungen ne sont abordées qu’à la 50e minute car le film suit globalement la chronologie de l’ascension d’Hitler, à travers les traces que fournit encore une partie de sa bibliothèque: son contenu lui-même, parfois annoté, mais aussi les dédicaces des auteurs ou des éditeurs. Pour des raisons pédagogiques, on voudrait que toutes les images de propagande soient identifiées comme telles, comme c’est le cas pour les images antisémites les plus caricaturales ; elles le seraient alors presque toutes avant que la solution finale ne cherche à se passer d’images. Que ces livres-là aient pu être en partie préservés, qu’ils soient conservés dans les réserves restreintes de bibliothèques d’étude, à Washington ou à l’Université Brown, qu’ils y soient étudiés comme des objets historiques est censé nous rassurer après la question liminaire du film, dont nous connaissons la réponse accablante: “le mode d’emploi d’un génocide peut-il se trouver sur les rayonnages d’une bibliothèque?”

Le portail “Lesen in Deutschland “, publié par le DIPF/Leibniz-Institut für Bildungsforschung und Bildungsinformation (Institut Leibniz pour la recherche sur l’éducation et l’information éducative) avait relayé un programme plus vaste que le Marathonlesung de Hambourg, intitulé “Bücher aus dem Feuer” (“Livres [tirés] du feu”); c’était en 2011 mais on peut encore trouver la trace ici.

Cette annonce s’accompagnait d’un poème de Brecht, lui-même inspiré de la lettre de protestation “Verbrennt mich” (Brûlez-moi) d’Oskar Maria Graf, publiée le 12 mai 1933 dans le journal Arbeiterzeitung de Vienne. C’est l’occasion de donner ici ce poème, suivi de sa traduction littérale. Ochsen désigne littéralement les “boeufs”, “contraints de tirer des charrettes avec des livres”, mais ce sont sans nul doute aussi des hommes mus par une “bêtise” animale, des “abrutis” et autres “bourrins” dirait peut-être le français. Car cette vision agreste contraste avec les images de ces Bücherverbrennungen où les livres remplissaient des camions entiers. Mais le poète fait ce qu’il peut pour contrer les images de propagande.

“Die Bücherverbrennung

Als das Regime befahl, Bücher mit schädlichem Wissen

Öffentlich zu verbrennen, und allenthalben

Ochsen gezwungen wurden, Karren mit Büchern

Zu den Scheiterhaufen zu ziehen, entdeckte

Ein verjagter Dichter, einer der besten, die Liste der

Verbrannten studierend, entsetzt, dass seine

Bücher vergessen waren. Er eilte zum Schreibtisch

Zornbeflügelt, und schrieb einen Brief an die Machthaber.

Verbrennt mich! schrieb er mit fliegender Feder, verbrennt mich!

Tut mir das nicht an! Laßt mich nicht übrig! Habe ich nicht

Immer die Wahrheit berichtet in meinen Büchern? Und jetzt

Werd ich von euch wie ein Lügner behandelt! Ich befehle euch:

Verbrennt mich!”

Bertolt Brecht

“Le brûlement de livres

Lorsque le régime ordonna que les livres contenant des connaissances néfastes

soient brûlés publiquement, et que de partout

les bœufs étaient contraints de tirer des charrettes de livres

vers les bûchers, découvrit

un poète pourchassé, l’un des meilleurs, en étudiant la liste des

livres brûlés, avec horreur, que ses

livres avaient été oubliés. Il se précipita à son bureau,

aveuglé par la colère, et écrivit une lettre au pouvoir en place.

Brûlez-moi ! écrivit-il d’une plume qui volait, Brûlez-moi !

Ne me faites pas ça ! Ne me laissez pas en reste ! N’ai-je pas

toujours rapporté la vérité dans mes livres ? Et maintenant

vous me traitez comme un menteur ! Je vous l’ordonne :

Brûlez-moi !”

Bertolt Brecht. Traduction littérale, Benoît Tane, 10 mai 2023

Le Mangeur de livres de Stéphane Malandrin

“Je sais tout cela car je suis mangeur de livres; je les consomme comme du bon pain, j’en fais des tartines et des mouillettes, j’en fais des rondelles de saucisse, des tripailles, des pâtés, je suis passé maître dans l’art d’accommoder les livres, je suis le ventre couronné, le ventre fait roi, le digestif sacré, j’en ai des recettes à gogo, dans mes poches, dans mes valises, dans mes tiroirs, je les mets dans ma bouche, je les mastique, je les avale, je les digère, je les déguste, je les rote, je les défèque, j’en fais des phrases et d’autres livres qui sortent de moi comme des geysers, je suis un mangeur de livres et même “le” Mangeur de livres, puisqu’à cette date, je suis le seul vrai Mangeur de livres par vice et réputation – et voici mon histoire.”

Stéphane Malandrin, Le Mangeur de livres, Paris, éd. du Seuil, 2019.

Qui a peur des livres reliés en peau humaine?

Si l’on part du principe que le livre possède une existence non seulement intellectuelle, mais aussi matérielle et même corporelle, et si cette corporalité contribue à le rapprocher de nous, comme en témoigne la prégnance quasiment obsessionnelle du lexique anthropomorphique pour désigner les différentes parties d’un volume (“dos”, “nerfs”, “corps”, etc.), alors nulle pratique n’est plus emblématique de cette fusion entre le livre et l’humain que le recours éminemment rare et transgressif à la “bibliopégie anthropodermique”, c’est-à-dire, en termes plus simples, la reliure en peau humaine.

Si l’on en croit Edouard Rouveyre, cette pratique, bien qu’extrêmement limitée, n’en est pas moins attestée :

Les peaux de la plupart des animaux ont été essayées tour à tour pour la reliure ; l’excentricité et la singularité ont fait employer, pour certains livres, des cuirs peu communs, tels que ceux de crocodiles, de phoques, de serpent, et même de peau humaine.

Edouard Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, t. 4, Paris, E. Rouveyre, 1899 [5e édition].

Et d’invoquer le cas d’un exemplaire des Mystères de Paris d’Eugène Sue qui aurait été vendu, dans une édition de 1854, revêtu d’une “fort belle reliure exécutée avec un morceau de peau humaine” dont on avait dû penser que le caractère macabre se mariait fort bien avec la peinture inquiétante du Paris interlope de l’époque.

C’est à ce sujet à la fois déroutant et polémique qu’est consacré le récent ouvrage de Megan Rosenbloom, Des livres reliés en peau humaine : enquête sur la bibliopégie anthropodermique (trad. Phoebe Hadjimarkos-Clarke, Paris, B42, 2022). L’auteure a en effet mis sur pied en 2015, aux Etats-Unis, un vaste projet d’enquête internationale, l’Anthropodermic Book Project, qui vise à recenser l’ensemble des livres pourvus d’une reliure en peau humaine à l’échelle planétaire. Pour ce faire, les responsables du projet ont recours aux nouvelles ressources de la biocodicologie, autrement dit l’étude biologique et en particulier protéinique des matériaux composant un livre ; un test EPM (pour Empreinte Peptidique Massique) permet ainsi, de manière non-invasive, de déterminer avec précision l’origine du derme utilisé sur telle ou telle reliure, et donc de faire la part des choses entre le mythe et la réalité, puisque, comme le démontre Megan Rosenbloom, la plupart des exemples supposés de bibliopégie anthropodermique sont en réalité des faux, motivés par des raisons essentiellement financières puisque la rareté de cette catégorie d’ouvrages en fait une proie de choix pour les collectionneurs. L’opération est d’autant plus épineuse que, visuellement, la peau humaine tannée se rapproche beaucoup d’autres types de peau – de truie mais aussi de cheval par exemple.

Toutefois, si la plupart des vérifications ainsi opérées aboutissent à une démystification, on n’en compte pas moins une cinquantaine de cas avérés et confirmés de livres reliés, pour tout ou partie, avec de la peau humaine, principalement du fait de médecins collectionneurs au XIXe siècle. Or, il s’agit selon l’initiatrice de cette enquête des “seuls ouvrages à susciter la polémique non pas en raison des idées qu’ils véhiculent mais à cause de la composition matérielle de l’objet lui-même” (p. 15). En effet, la détermination des modalités de conservation de tels artefacts ne va pas de soi et soulève d’épineuses questions à la fois éthiques et juridiques : faut-il les considérer au même titre que n’importe quels livres comme des objets pouvant être légitimement soumis à l’analyse chimique, historique et anthropologique, ou devons-nous y voir des restes humains et les traiter comme tels, par exemple en les inhumant – mais alors, sous quel nom, sachant qu’il est la plupart du temps impossible d’identifier la personne dont la peau a été prélevée? La question s’est posée tout récemment, en 2020, lors d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot dont le catalogue comportait un exemplaire de la Philosophie dans le Boudoir de Sade relié en peau humaine et finalement adjugé pour 56 000 euros.

Dans tous les cas, la pratique de la bibliophagie anthropodermique s’affirme comme la manifestation la plus éclatante mais aussi la plus inquiétante des secrètes affinités qui unissent l’homme et le livre, lesquels fusionnent littéralement dans ces objets hybrides au corps de chair et de papier.

Marine Le Bail