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Bücherverbrennungen, 1933-2023

Le 10 mai est l’occasion d’un Marathonlesung aus den verbrannten Büchern à Hambourg (un “Marathon de lecture [d’extraits] des livres brûlés”); depuis 2001, ces lectures avaient lieu le 15 car à Hambourg c’est ce jour-là que les nazis brûlèrent des livres, comme ils l’avaient fait depuis le 10 dans d’autres villes, dont Berlin érigé en symbole. En 2021 nous avions parlé de ce programme ici , qui veut empêcher que le souvenir de ces événements ne s’efface (“Verboten, verbrannt, vergessen? Bücherverbrennung Nie Wieder“, “Interdits, brûlés, oubliés? Plus jamais de brûlement de livres”).

Cette référence est assez présente pour qu’un documentaire très récent sur la formation idéologique d’Hitler choisisse de s’intituler “Die Bücher, die Hitler nicht verbrannte” (Les Livres qu’Hitler n’a pas brûlés, réalisation de Jascha Hannover et Claus Bredenbrock, ZDF, 2022 ; visible sur Arte ici). Les Bücherverbrennungen ne sont abordées qu’à la 50e minute car le film suit globalement la chronologie de l’ascension d’Hitler, à travers les traces que fournit encore une partie de sa bibliothèque: son contenu lui-même, parfois annoté, mais aussi les dédicaces des auteurs ou des éditeurs. Pour des raisons pédagogiques, on voudrait que toutes les images de propagande soient identifiées comme telles, comme c’est le cas pour les images antisémites les plus caricaturales ; elles le seraient alors presque toutes avant que la solution finale ne cherche à se passer d’images. Que ces livres-là aient pu être en partie préservés, qu’ils soient conservés dans les réserves restreintes de bibliothèques d’étude, à Washington ou à l’Université Brown, qu’ils y soient étudiés comme des objets historiques est censé nous rassurer après la question liminaire du film, dont nous connaissons la réponse accablante: “le mode d’emploi d’un génocide peut-il se trouver sur les rayonnages d’une bibliothèque?”

Le portail “Lesen in Deutschland “, publié par le DIPF/Leibniz-Institut für Bildungsforschung und Bildungsinformation (Institut Leibniz pour la recherche sur l’éducation et l’information éducative) avait relayé un programme plus vaste que le Marathonlesung de Hambourg, intitulé “Bücher aus dem Feuer” (“Livres [tirés] du feu”); c’était en 2011 mais on peut encore trouver la trace ici.

Cette annonce s’accompagnait d’un poème de Brecht, lui-même inspiré de la lettre de protestation “Verbrennt mich” (Brûlez-moi) d’Oskar Maria Graf, publiée le 12 mai 1933 dans le journal Arbeiterzeitung de Vienne. C’est l’occasion de donner ici ce poème, suivi de sa traduction littérale. Ochsen désigne littéralement les “boeufs”, “contraints de tirer des charrettes avec des livres”, mais ce sont sans nul doute aussi des hommes mus par une “bêtise” animale, des “abrutis” et autres “bourrins” dirait peut-être le français. Car cette vision agreste contraste avec les images de ces Bücherverbrennungen où les livres remplissaient des camions entiers. Mais le poète fait ce qu’il peut pour contrer les images de propagande.

“Die Bücherverbrennung

Als das Regime befahl, Bücher mit schädlichem Wissen

Öffentlich zu verbrennen, und allenthalben

Ochsen gezwungen wurden, Karren mit Büchern

Zu den Scheiterhaufen zu ziehen, entdeckte

Ein verjagter Dichter, einer der besten, die Liste der

Verbrannten studierend, entsetzt, dass seine

Bücher vergessen waren. Er eilte zum Schreibtisch

Zornbeflügelt, und schrieb einen Brief an die Machthaber.

Verbrennt mich! schrieb er mit fliegender Feder, verbrennt mich!

Tut mir das nicht an! Laßt mich nicht übrig! Habe ich nicht

Immer die Wahrheit berichtet in meinen Büchern? Und jetzt

Werd ich von euch wie ein Lügner behandelt! Ich befehle euch:

Verbrennt mich!”

Bertolt Brecht

“Le brûlement de livres

Lorsque le régime ordonna que les livres contenant des connaissances néfastes

soient brûlés publiquement, et que de partout

les bœufs étaient contraints de tirer des charrettes de livres

vers les bûchers, découvrit

un poète pourchassé, l’un des meilleurs, en étudiant la liste des

livres brûlés, avec horreur, que ses

livres avaient été oubliés. Il se précipita à son bureau,

aveuglé par la colère, et écrivit une lettre au pouvoir en place.

Brûlez-moi ! écrivit-il d’une plume qui volait, Brûlez-moi !

Ne me faites pas ça ! Ne me laissez pas en reste ! N’ai-je pas

toujours rapporté la vérité dans mes livres ? Et maintenant

vous me traitez comme un menteur ! Je vous l’ordonne :

Brûlez-moi !”

Bertolt Brecht. Traduction littérale, Benoît Tane, 10 mai 2023

Détruire des livres, “dont Tintin et Astérix”. Un débat canadien?

Le 7 septembre 2021, Radio-Canada a annoncé en ligne « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux Autochtones, dont Tintin et Astérix ».

Dans un long article, le journaliste Thomas Gerbet révélait un épisode qui date de 2019, dont il semble qu’on ait peu parlé dans les médias et dont le texte laisse entendre qu’il a été récemment porté à la connaissance de la rédaction :

Une grande épuration littéraire a eu lieu dans les bibliothèques du Conseil scolaire catholique Providence, qui regroupe 30 écoles francophones dans tout le Sud-Ouest de l’Ontario. Près de 5000 livres jeunesse parlant des Autochtones ont été détruits dans un but de réconciliation avec les Premières Nations, a appris Radio-Canada.

Une cérémonie de “purification par la flamme” s’est tenue en 2019 afin de brûler une trentaine de livres bannis, “dans un but éducatif”. Les cendres ont servi “comme engrais” pour planter un arbre et ainsi “tourner du négatif en positif”.

Thomas Gerbet, Radio Canada, 7 septembre 2021

Le journaliste citait et exploitait un document de ce réseau de 30 écoles catholiques que la rédaction a « obtenu » et qui « détaille l’ensemble des titres éliminés, ainsi que les raisons invoquées ». Il s’agit de plus de 150 titres, BD, romans et encyclopédies auxquels le document reproche, comme à Tintin en Amérique « un langage non acceptable » des personnages, « des informations erronées, une présentation négative des peuples autochtones et une représentation fautive des Autochtones dans les dessins ». L’article revient explicitement, images à l’appui, sur des exemples jugés emblématiques, comme Astérix et les Indiens…

Le site Asterix.com, auquel renvoie Hachette, propriétaire des éditions Albert René, ne mentionne que le film d’animation de 1994, inspiré de l’album La Grande traversée. Il ne peut donc s’agir, comme “le livre Pocahontas, tiré du dessin animé de Disney” évoqué plus loin dans l’article, que d’un Astérix et les Indiens. L’album du film. Nous ne l’avons pas trouvé au catalogue des Editions Albert René mais il figure bien à la BnF, daté de 1995. Nul besoin de le lire pour être certain qu’il véhicule des clichés et en tant que tels des “représentations fautives”. On ne sait si le catalogue a été modifié, lui qui propose pourtant encore les aventures d’Oumpah-Pah “le peau-rouge”, fruit de la première collaboration d’Uderzo et Goscinny et dont la première version toujours inédite aurait même été traduite en anglais (Oumpah-Pah. L’intégrale, Editions Albert René, 2011, p.22).

L’article faisait aussi le portrait de la « chercheuse indépendante » Suzy Kies, « coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada depuis 2016 », qui a « accompagné le conseil scolaire dans sa démarche».

En quelques jours, cette annonce a entraîné de nombreuses réactions au Canada et au-delà, une nouvelle ligne au débat sur la Cancel culture, la redécouverte du mot “autodafé”, une nouvelle enquête du même journaliste sur les prétendues origines autochtones de Suzy Kies, la démission de celle-ci de la Commission citée plus haut et la mise « sous révision » du projet « Redonnons à Terre Mère » (annonce sur le site du CSC Providence, qui arbore par ailleurs un encart publicitaire : « L’Ecole catholique. La meilleure éducation de langue française en Ontario »).

Le débat canadien, qui croise les questions sensibles des « premières nations », de l’Eglise et du fédéralisme, est complexe. La question des livres y est sans doute en partie récurrente. Le même site de Radio Canada propose encore un vieil article de 2015 qui annonçait le retour de Tintin en Amérique dans les bibliothèque de Winnipeg…

Ce qui intéresse directement notre réflexion, ce sont les liens entre la matérialité des livres et leurs investissements symboliques, qui apparaissent à plusieurs niveaux. D’une part cet épisode reprend la conviction selon laquelle on pourrait combattre des idées en détruisant les livres qui les véhiculent. D’autre part il réactive le lien entre destruction des livres et une revendication écologique fallacieuse (ici le livre brûlé « recyclé » comme engrais ; ailleurs les liseuses numériques comme remèdes prétendus au livre si polluant…). Enfin la destruction de ces livres comme la dénonciation de cette destruction sont prises dans des enjeux qui les dépassent. La matérialité de ces livres pourrait de fait moins importer que les vraies questions que sont l’éducation des enfants et le respect des Autochtones mais qui ne sont mises en avant que pour masquer des enjeux de pouvoir: les élections législatives canadiennes ont lieu le 20 septembre.

[Benoît Tane, Le 12/09/2021]

Biblioclasmes. Terminologie et enjeux (1)

Présentation liminaire proposée dans le cadre de la rencontre Biblioclasmes#01 (5 février 2021)

Le terme « Biblioclasme » est peu fréquent. Cependant, il peut assez facilement nous renvoyer à l’iconoclasme qui désigne, avant l’idée générale d’une contestation de toutes les normes, la contestation des images (icono– vient du grec eikon), voire leur destruction puisque l’autre racine grecque que ce mot contient vient du verbe klastein, qui a le sens de « casser », « détruire ». Le biblio-clasme serait donc au livre (biblion) ce que l’icono-clasme est à l’image. Le terme semble aussi facilement s’opposer à la bibliophilie : l’amour (philia) du livre (biblion encore) aurait donc un « simple » pendant symétrique, celui d’une haine du livre telle qu’elle impliquerait la volonté de le détruire. Il entre enfin en résonance avec d’autres termes, directement associés à l’idée de censure, comme « autodafé », par lesquels le biblioclasme est plutôt perçu et abordé comme une attaque indirecte contre les idées, comme si les hommes qui les portent et les livres qui les supportent n’étaient que de simples artefacts d’une circulation intellectuelle abstraite, plus grande et plus noble qu’eux….

Cette apparente simplicité recouvre en réalité des phénomènes complexes et nous incite à revenir, même rapidement, sur ces trois aspects :

-1. D’une part le parallélisme avec l’iconoclasme nous indique déjà que les choses ne sont pas simples. Historiquement l’iconoclasme, qui s’est développé dans l’Empire romain d’orient aux VIIIe et IXe siècles, avait une dimension religieuse, liée aux tensions du christianisme dans l’Empire byzantin, et une dimension politique. On utilise aussi dans ce contexte le qualificatif « iconomaque » (mákhê : « lutte »), pour ce et ceux qui s’opposaient au culte des images, pour lequel on parle d’idolâtrie ou d’iconodulie. Iconoclasme/iconodulie ne constituent donc en rien un simple couple antagoniste entre ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas les images, et que l’on pourrait appliquer au domaine du livre.

A ce sujet, voir sur Hypothèses l’article de Séverine Boullay, « Querelle iconoclaste, querelle des images dans l’Empire byzantin (VIIIe-IXe siècle) » in L’Histoire à la BnF, 23/01/2019 [dernière consultation le 06/05/2021]: https://histoirebnf.hypotheses.org/5642

-2. D’autre part, dans ce domaine « du » livre, et j’emploie à dessein le singulier, il y a bien un fonds religieux mais il repose sur la notion délicate de « religions du livre », qui a pu être présentée comme un point de rencontre des trois religions monothéistes. Or la bibliophilie déplace largement ce fonds moins cultuel que culturel. La sacralisation des livres (et j’emploie ici à dessein le pluriel) à laquelle peut mener la bibliophilie est nécessairement ancrée dans un espace par ailleurs profane. Le biblioclasme échappe donc aussi au modèle strictement religieux. Dans ce contexte, on a d’ailleurs utilisé en français encore d’autres termes, comme « bibliolytie », littéralement « suppression des livres »…

-3. Enfin, la question de la censure n’est pas seulement une question idéologique, au sens où elle ne concernerait que les idées. Notons par exemple que « autodafé » peut aussi encore s’écrire « auto-da-fé » ; ce mot est en effet emprunté à une expression constituée de trois mots portugais Auto da fe, eux mêmes traduction du latin actus fidei. Ces expressions signifient littéralement « acte de foi » au sens de jugement (et de condamnation) au sujet de la foi. Le TLF précise que ce terme s’est développé en espagnol et en portugais à partir de la fin du XVe siècle dans le contexte de l’Inquisition catholique. Il s’agissait d’une condamnation au bûcher qui concernait autant les livres jugés hérétiques que leurs auteurs… On l’a aussi utilisé dans un autre contexte, celui des Bücherverbrennungen (littéralement « Brûlements de livres ») organisés par les nazis en 1933.

Comment repartir de telles références historiques majeures pour esquisser les grandes lignes de notre réflexion et les domaines si variés qu’elle souhaite par ailleurs convoquer ? Nous avons choisi de conserver le terme « Biblioclasme », malgré et à cause de ces références historiques, tout en se confrontant aussi à l’hétérogénéité des pratiques. C’est en ce sens que nous avons préféré mettre le terme au pluriel. Peut-être pour éviter d’essentialiser et de niveler des pratiques qui ne sont pas comparables les unes avec les autres. On retiendra ici trois axes majeurs qui permettent de ressaisir les enjeux dans cette présentation très synthétique.

Il s’agit ainsi d’envisager les biblioclasmes sous trois angles complémentaires et qui déplacent l’approche la plus courante :

-la matérialité des pratiques (et non sous le seul angle idéologique)

-la création artistique (notamment de la fiction littéraire) et non sous le seul angle de la recherche historique

-l’hétérogénéité culturelle (et non sous le seul angle de la sacralisation)

Benoît Tane

A suivre dans « Biblioclasmes. Terminologie et enjeux (2)»